Une nuit de chien

La nuit tombe sur Tana. Peu à peu, les hurlements des roquets plongent la ville dans les ténèbres. Ils deviennent la rumeur qui colle à la nuit tananarivienne, comme les puces à ma fourrure.

couché de soleil tana

Moi, j’émerge toujours le premier. Dans mon quartier, le crépuscule sonne le début des hostilités. J’ai un territoire à défendre ! Mon royaume ? Une benne et un terrain vague coincé entre les banques et les bas-quartiers. Un garde-manger et de l’ombre pour des siestes bien méritées. Autant dire que je fais des envieux !

Mon Tana s’anime ! Ça sent les brochettes, le feu de bois et… l’odeur âcre des ordures. Ma benne. La meute d’Alika lorgne dessus depuis quelques jours. Qu’ils viennent, je suis prêt. Ici c’est chez moi ! Enfin c’est aussi chez Léon, Mialy, le jeune Rakoto et ses frangins Fortunat et Jules. Mais on s’entend bien. Ceux-là me laissent tranquille. Les mômes me cherchent des poux la journée, mais rien de bien méchant. S’ils abusent, je connais des planques derrière le terrain vague pour pioncer pénard. Léon prépare déjà à manger pour sa clique. Il fait cramer des tas de truc récupérés dans les poubelles. De mon côté, c’est la gueule plongée dans la hotte d’acier que je passe à table.

vie benne tana

Photo : Christophe Gallaire

La vieille Mialy castagne le petit Jules. Je crois qu’elle a un truc qui ne tourne pas rond. Quand ça lui prend, elle braille en plein milieu de la route. Les bagnoles klaxonnent, la contourne en évitant les nids de poule, et elle, elle continue à parader. Elle me fait quand même un peu flipper. La journée elle part dans la Haute ville, chez les rupins, pour faire la manche. Avant, elle vendait des cartes postales, des fruits, du koba…Elle a tapiné à Tsaralalana. Aujourd’hui, elle préfère oublier. Sa pudeur s’est définitivement fait la malle, par contre la crasse et les immondices lui collent à la peau. Elle mendie pour le toak*. Le vitriol, c’est tout ce qu’il lui reste. Et ce soir elle est en pétard. Léon ne fait plus attention à ça, il est comme moi, il s’accroche à la benne.

Photo : Christophe Gallaire

Photo : Christophe Gallaire

C’est l’heure des brochettes ! Le cuistot du quartier sort le barbecue de sa cahute en bois et squatte le trottoir, comme tous les soirs. Là-bas, je risque de me retrouver nez à nez avec ce cabot d’Alika et sa bande, mais j’aime trop ces petites douceurs saignantes. La fumée des braseros lance le signal. Impossible de résister à cette odeur alléchante, j’en salive d’avance ! A votre bonne grâce messieurs dames ! Heureusement que le chef pense toujours à moi. Cru, comme j’aime ! Les scooters trafiqués et les bagnoles s’agglutinent déjà devant les fourneaux. Je les observe siroter une bière et avaler leurs brochettes, assis dans leur carriole. A votre bonne grâce messieurs dames ! Veulent pas me lâcher du zébu ? Je pisse sur leurs jantes ! Bon je prends des coups dans les côtes mais on s’habitue. Je crois que je suis un peu trop tricard ici.

pauvreté tana

Photo : Christophe Gallaire

Direction le restaurant des gros bonnets. Ici les gonzes viennent en taxi ou en 4×4. C’est Rakoto qui les aide à se garer. Il garde aussi les pick-up des banquiers du coin pendant qu’ils sont au turbin. Il reçoit même pas mal de billets pour ça. Pas de soucis à se faire pour la concurrence, c’est Léon qui le protège. Un gamin lui a piqué un client l’autre jour. Il y a laissé son doigt le mioche ! Ici, c’est le territoire de Léon. Si un gamin veut venir y bosser, c’est Léon qu’il doit payer. Qu’on se le dise, Léon c’est peut-être le molosse du quartier chez les bipèdes, mais côté quadrupède, c’est bibi le boss ! En tout cas, Léon n’est pas vache avec Rakoto. Il lui demande seulement sa dose quotidienne de toak. Son deuxième bien le plus précieux après la benne. Deuxième source d’ennui aussi. Il en a pris des gnons Léon pour du toak. A votre bonne grâce messieurs dames ! Les gars ils sont tellement bien fringués ici qu’ils n’osent même pas me botter le train ! Ça salirait leurs chaussures ! C’est fou ce qu’on y voit plus clair ici. Peut-être grâce aux lampadaires. Y a même des palmiers devant l’entrée. Et hop, je m’incruste dans le restaurant ni vu ni connu. La classe ! Fini la lumière tamisée des gargotes, ici ça brille comme au Palais du Président ! Ça ne sent pas grand-chose mais ça a de la gueule. Et quelque chose me dit qu’il y a ce qu’il faut dans ces petites gamelles blanches ! Je vais bien réussir à chopper à bouffer par là. A votre bonne… Yé ! Des os tombent du ciel. Mais mon banquet n’a pas l’air de plaire à tout le monde. Trois pingouins se jettent sur moi. Dans les côtes… même pas mal !

palais présidentiel mada

le palais présidentiel à Tana

J’entends un sacré vacarme au coin d’une ruelle. Des fantômes font la java devant une belle baraque. Pourtant il n’y a rien de spécial ici normalement. Un cousin « à collier » monte la garde. Hé tout doux, je viens en paix, j’habite à côté. Pas moyen, ce bâtard ne veut rien entendre. Ça a l’air d’être la fête. Il y a à manger, à boire, les loustics mettent tellement de ferveur à chanter en chœur qu’on ne s’entendrait plus japper ! C’est toujours comme ça quand les richards des maisons passent l’arme à gauche. Ils vont chanter toutes les nuits jusqu’à ce que le gars soit mis sous terre. Mais ça, c’est bon pour les pantouflards ou pour les chiens à collier. Moi je n’ai jamais eu de collier, et Léon et toute sa clique ça fait belle lurette qu’ils n’ont plus de cartes d’identité. Leur tombeau familial, plus personne ne sait où il est… Sans fleurs ni couronnes, la rue nous a vus naître, elle nous verra mourir. Je reviendrai demain ou après-demain. Il y a moyen de s’en mettre plein la panse ici !

En rentrant, j’ai une mauvaise surprise. Alika plonge sa sale truffe dans ma benne. Il est seul. Je fonds sur lui comme un obus. D’un coup de canine, je lui sectionne le jarret. Il couine comme un porc et se retourne. Le cador tente de me chopper une patte, j’esquive. Gauche, droite… Alika s’effondre sur le flanc. D’un bond, il se carapate en laissant échapper quelques plaintes. Je sais qu’il retentera sa chance une prochaine fois.

clochard tana

Photo : Christophe Gallaire

Je suis seul, mais les hommes d’à côté m’ont adopté. Léon me garde toujours une place avec lui sous les cartons, à l’abri de la benne. On est mieux ici que sur les trottoirs de la ville Haute. Cachés sous des couvertures, à deux pas des pubs et des discothèques, les gonz se font piétiner par la jeunesse dorée. Ici, on est au calme. La benne c’est notre vie. Du plus loin qu’on se rappelle, il en a toujours été ainsi.

*gnôle locale

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